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PETITE ANTHOLOGIE DE

 

LA POESIE POLONAISE

 

DE LA FIN DU MOYEN ÂGE

 

A NOS JOURS

« Que les nations voisines sachent que les Polonais ne sont pas des oies

et qu’ils ont leur propre langue. » Nicolas Rej (1505-1569)

 

Présentée par patrick verschuren

A la fabrique ephemeride

Ile du roi

à Val de Reuil

Le 19 juin 2015

19H30

 

 

Club CULTUREL joseph conrad korzeniowski

Val de Reuil (Normandie)

 

PROGRAMME

Biernat de Lublin

Tel qui paresse en été, en hiver souffrira (trad. Michel Manoll) 3

 

Nicolas REJ

Avis (extrait de« A celui qui a lu ») (Trad. Anne-Marie de Backer) 4

 

Jan Kochanowski

A une jeune fille (Trad. Marian Pankowski) 5

 

Nicolas-Sep Szarzenski

Sur ces paroles de Job… (Trad. Marian Pankowski) 6

 

Daniel Naborowski

Un morceau de choix (Trad.Jean Rousselot) 7

Le jésuite (Trad. Pierre Besse)

Réponse d’une paysanne ( Trad. Jean Rousselot) 8

Epitaphe d’Henri, roi de France (Trad. Pierre Besse)

A Lesbie (Trad. Anne-Marie de Backer)

 

Szymon Zimorowic

Hippolyte (Trad. Anne-Marie de Backer) 9

 

Waclaw Potocki

Le paradis et le monde (Trad. Marian Parandowski) 10

Luxe polonais (Trad. Anne-Marie de Backer) 11

 

Andrzej Morsztyn

Devinettes pour Madame Teofila Rej… (Trad. Anne-Marie de Backer) 12

 

Gustaw Ehrenberg

De la noblesse en 1831 (Trad. André prudhommeaux) 13

 

Norbert Bredkrajcz

Au chef de l’église romaine (Trad. Anne-Marie de Backer) 14

 

M.Rodoc

C’est une tout autre histoire (Trad. Anne-Marie de Backer) 15

 

Wladyslaw Broniewski

Armée errante (Trad. Jean Rousselot) 16

 

Maria Pawlikowska-Jasnorzewska

Nous les chevaux (Trad.Lise Deharme) 17

Les deux noyés (Trad. l’auteur)

 

Adam Wazyk

Poème pour adultes (extraits) (Armand Robin&Henri Sobowiec) 18

Rencontre (Trad.Marcel Béalu) 19

 

Zbigniew Herbert

Deux gouttes (Trad. Brigitte Gautier) 20

Conte Russe (Trad. Constantin Jelenski) 21

L’empereur (Trad. Léna leclercq)

 

Wiktor Woroszylski

Le sixième jour (Trad. Georges Sidre) 22

 

Tadeusz Rozewicz

Ma mère s’en va (Extraits) (Trad. Henri Sobowiec) 23 - 27

 

 

 

 

BIERNAT DE LUBLlN

( 1465 environ – 1529 environ)

Un des premiers auteurs laïcs ayant écrit en polonais. Il traduisit les fables d’Esope qui fascinèrent le moyen Âge.

 

TEL QUI PARESSE L’ETE EN HIVER SOUFFRIRA

 

Tout l’été peina la fourmi,

Porta du blé en son pertuis,

Voulant ainsi se prémunir

De l’hiver qui allait venir.

 

Cigales n’en avaient souci,

Et nul, au travail, ne les vit.

Mais elles chantaient à I’envi,

Dans Ies près où le soleil 1uit.

 

Enfin, l’hiver se dépêcha,

Toutes les herbes dessécha,

Les fourmis n’en avaient souci,

Ayant leur grenier bien rempli,

 

Cigales, au corps maigrelet,

Ne pouvant plus se sustenter.

Dolentes et le coeur marri,

Sollicitèrent les fourmis.

 

Et celles-ci, en s’esclaffant,

De leur paresse se moquant :

« Pourquoi, au beau temps, flaniez-vous ?

N’avez travaillé comme nous. »

 

Cigales de répondre, alors :

« Paresse n’est point notre fort,

Nous volions, chantant doucement,

Pour donner du bonheur aux gens . »

 

Les fourmis dirent : « Douces sœurs,

Puisque chantez de si beaux choeurs,

Qu’il vous suffise de danser,

Avant que ne vienne l’été. »

 

Tel qui, l’été, l’ombre chercha,

De la faim, I’hiver, souffrira ;

Et celui qui sueur ne craint.

L’âme en paix mangera son pain

(Trad.Michel Manoll)

 

 

 

 

 

NICOLAS REJ

(1505-l569)

A une époque où fleurissent en Pologne la poésie et la prose latine, il écrit uniquement en polonais : satires, drames, poèmes politiques et religieux. Partisan de la Réforme, il attaqua les privilèges de l’Eglise.

 

AVIS

(Extrait du poème A celui qui a lu)

 

Et que les peuples voisins sachent une bonne fois

Que la Pologne a sa langue, et qu’ici nul n’est une oie.

 

Quand écrivent leurs récits les clercs des autres nations

A notre peuple ils ne font que lointaines allusions.

 

A peine peut-on saisir au travers de leur grimoire

Qu’hommes sont les Polonais, que certains les ont pu voir.

 

Prends l’écritoire, ô lecteur, si tu méprises mes vers,

Et je te remercierai de t’essayer à mieux faire.

 

(Trad. Anne-Marie de Backer)

 

 

 

 

 

JAN KOCHANOWSKI

(1530-1584)

Fut le véritable créateur du langage poétique. Célèbre pour son très long poème, Les Thrènes, où il pleure la disparition d’un enfant. Fut également un grand épicurien.

 

A UNE JEUNE FILLE

 

 

Ne me fuis pas, fille fraîche et bien en chair :

A ton visage vermeil, ma barbe chenue va de pair

A merveille ; regarde, lorsqu’on tresse une couronne,

C’est d’habitude un lys qu’à la ronce l’on donne.

 

 

Ne me fuis pas, fille fraîche et bien en chair,

Bien que ma barbe soit chenue, mon cœur n’en sait guère.

Bien que ma barbe soit chenue je suis sans tare et alerte;

La tête de l’ail est blanche mais sa queue est verte.

 

 

Ne me fuis pas ! Tu le sais bien : plus le chat est vieux,

Plus sa queue devient dure - on le dit en tout lieu.

Et le chêne, bien que dans son feuillage il y ait des vides,

Se dresse puissant, car sa racine est solide.

 

(Trad. Marian Pankowski)

 

 

 

NICOLAS SEP-SZARZYNSKI

(1550-1581)

 

A créé la poésie philosophique polonaise : son angoisse métaphysique est vécue.

 

SONNET II

SUR CES PAROLES DE JOB :

HOMO NATUSDE MULIERE, BREVI VIVENS TEMPORE

 

L’homme engendré dans la honte, né

Dans la douleur, vit dans ce monde brièvement.

Au gré du sort, dans la peur, misérablement :

Il périt telle une ombre que le soleil a quittée.

 

Et de lui ( Dieu infini, vivant fortuné,

Vivant par Toi-même et glorieusement)

On dirait que tu exiges avidement

D’être aimé et d’être loué.

 

Etranges sont les actes de ta miséricorde :

Ils étonnent le Chérubin, abîme de sagesse.

De ton feu brûle d’amour et déborde

Le Séraphin qui telle une flamme droite se dresse.

 

O Saint Seigneur, donne, que nous aussi, nous ayons,

Ce que tu exiges d’avoir et nous te le rendrons !

 

(Trad. Marian Pankowski)

 

 

 

 

DANIEL NABOROWSKI

(1575-1650)

 

Rencontra Galilée. Fut chargé de missions diplomatiques du prince Radziwill, révolté contre le roi de Pologne. A ce titre il fut envoyé à Venise, à la cour d’Angleterre et à celle d’HenriIV.

C’est le meilleur représentant du Baroque naissant.(Verdeur et vitalité)

 

UN MORCEAU DE CHOIX

 

Cheville est belle et le genou pas moins,

Mais si l’on pousse encore un peu plus loin

Juste au mitan, il y a une place

Dont la beauté tout au monde surpasse.

Filles, hélas, nous cèlent ce coin-là !

Pourtant, J’ai pu I’observer, chez Anna,

De l’œil, du doigt, faire sa connaissance.

Et tout mon saoul y prendre jouissance.

Si près du cul l’animal soit logé,

D’en être épris je n’ai pu m’empêcher !

 

Nuit et jour m’y abreuve.

Et son fidèle en moi treuve.

(Trad. Jean Rousselot)

 

LE JESUITE

 

Car si menteur vient de mentor

Sot, de soleil ; ordure, d’or ;

Si boue dérive de beauté ;

Si cul dérive de curé :

  • Alors, Jésuite, de Jésus !

Lecteur, te voilà prevenu.

( Trad. Pierre Besse)

 

 

 

DANIEL NABOROWSKI

(1575-1650)

Rencontra Galilée. Fut chargé de missions diplomatiques du prince Radziwill, révolté contre le roi de Pologne. A ce titre il fut envoyé à Venise, à la cour d’Angleterre et à celle d’HenriIV. C’est le meilleur représentant du Baroque naissant.(Verdeur et vitalité)

 

REPONSE D’UNE PAYSANNE

 

Un pieux seigneur achevant sa prière

Voulut baiser le sol en une église.

« Çà, poussez vous » dit-il à la fermière

Qui, devant lui, à genoux s’était mise.

Mais celle-ci, découvrant son derrière :

« Baise-le donc, c’est aussi de la terre !  »

(Trad. Jean Rousselot)

 

EPITAPHE D’HENRI, ROI DE France

 

Passant arrête-toi ! pleure le destin d’un roi :

Ci-git, fleur de beauté sous marbre de Sienne,

Henri Trois, qu’un ligueur impie assassina.

Haut et Puissant seigneur, il n’est plus que charogne

Lui qui régna deux fois : en France et en Pologne.

Passant, retire-toi ! pleure le destin d’un roi.

(Trad. Pierre Besse)

 

A LESBIE

 

Puisque tu veux être le zodiaque, ô ma Lesbie,

Je me veux Soleil, errant sur cette voie choisie.

Le Soleil traverse le zodiaque une fois l’an.

Moi, c’est chaque nuit que je traverse ton corps blanc.

 

(Anne-Marie de Backer)

 

 

 

SZYMON ZIMOROWIC

(1608-1629)

Ce poète mourut étudiant à Cracovie. Ses poèmes d’amour étaient chantés par des filles et des garçons de la campagne.

 

HIPPOLYTE

 

 

Rosine en dansant m’a donné une orange d’or

Elle m’a promis pour plus tard la fleur de son corps.

 

Mais quand nous tournons au milieu des rythmes joyeux

L’orange s’embrase et tout à coup éclate en feu.

 

Soudain ce fruit d’or est devenu charbon ardent,

Consumant mon corps, brûlant mon âme en même temps.

 

Rosine, ô mon feu, que je me mis vite à t’aimer !

Comme sur mon cœur le beau fruit d’or s’est enflammé !

 

Qui fit naître Amour ? je l’ai maintenant découvert,

Ce n’est point Vénus, mais une 1ionne du désert :

 

Sans pitié pour l’homme – une tigresse sans clémence -

Et sur le Caucase, il suce son lait de démence

 

(Trad. Anne-Marie de Backer)

 

 

 

 

WACLAW POTOCKI

(1625-1696)

Il est le poète du baroque polonais (sarmate). Son œuvre constitue un vivant témoignage de son époque :

querelles politiques, tumulte des batailles, charme de la vie champêtre…

 

LE PARADIS ET LE MONDE

 

Dieu chassa de l’Eden l’homme désobéissant

Pour qu’il tire de la charrue un maigre aliment.

 

Pour qu’il paie de sa sueur son péché hardi.

Moi, je n’échangerai pas le monde contre le Paradis

 

Où ils n’ont eu que des pommes et des prunes du verger,

Toujours sans souper, sans dessert et sans déjeuner.

 

De nos jours quels banquets chez les gentilhommes !

Que de gibier ! Quels desserts, quels fruits pleins d’arôme !

 

Je joue aux dames, aux cartes pour passer mon temps

Et le paysan pour moi trime péniblement.

 

Sa femme aussi et ses enfants, souffrant la faim,

Peinent du lever du jour jusqu’à son déclin.

 

Ils travaillent. Reste couché, Seigneur, n’aie pas de soucis !

Quel sot donnerait le monde pour le paradis !

 

Le paysan me paierait même le ciel de sa sueur,

Je donnerais gros pour fuir l’Eden comme les galères.

 

(Trad. Marian Pankowski)

 

 

 

 

WACLAW POTOCKI

(1625-1696)

Il est le poète du baroque polonais(sarmate). Son œuvre constitue un vivant témoignage de son époque :

querelles politiques, tumulte des batailles, charme de la vie champêtre…

 

LUXE POLONAIS

 

A quoi pense la Pologne, à midi comme à minuit ?

A six chevaux bien lustrés, d’un beau carrosse suivis.

 

A des valets en cortège avec des livrées d’argent

A des antres de corail, aux plafonds de diamants

 

Aux belles dames parées de perles, de pierreries,

Aux chambres resplendissant d’objet en orfèvrerie

 

Aux velours agrémentés de coûteuse zibeline –

Aux doux sons des violons, théorbes et mandolines

 

A des tables surchargées de sucreries en morceaux

A quelque vin rare, pétillant dans les cristaux.

 

Hélas ! nos femmes déjà ornent leurs chaussures d’or,

Des hommes effeminés, c’est les bottes qu’il décore.

 

Si ces hommes sur leur robe ont mis des perles pareilles,

Attendons ! Ils en mettront d’ici peu à leurs oreilles.

 

Que leur carrosse en chemin soit entouré de flambeaux,

Que des dragons en livrées gardent leur porte, le front haut

 

Tel est le rêve que font nobles, prêtres ou seigneurs,

Quand la patrie s’effiloche au cours des années qui meurent

 

Lorsque des soldats sans solde aux frontières se font tuer –

Quand expire la Pologne à nos yeux épouvantés.

 

Oh ! que toutes ces splendeurs, toute leur pompe et leur gloire

S’éteignent à tout jamais comme un cierge dans l’eau noire !

(Trad. Anne-Marie de Backer)

 

 

 

 

ANDRE MORSZTYN

(1613-1693)

Brillant écrivain. Un des chefs du «  Parti français » qui voulait établir Louis de Condé sur la trône de Pologne et créer un pouvoir central absolu. Accusé de haute trahison(il fut certainement l’agent polonais de Louis XIV), il se réfugia en France où il mourut sous le nom de comte de Châteauvillain.

 

DEVINETTES POUR MADAME TEOFILA REJ

 

Devinette 3**

Suis fine, menue, et pâle est mon visage.

Fréquentant beaucoup, je couche avec chacun.

Et des vierges nues que j’étreins sans dommage

Nulle, sur ma foi, ne prend honte ou me craint ;

Mais se sentirait plutôt honteuse si

Elle osait sans moi se coucher pour la nuit.

Le roi, les seigneurs, les sujets, les vilains

Et l’homme et la femme, ici mon joug endurent.

Je sanctifierais le prêtre le plus saint

En le recouvrant aussi de ma parure.

J’ai les mains coupées, tailladé le bedon ;

Je n’ai ni genoux, ni tête, ni talons

On me noie, me tord, m’étire, on me bat,

On me fait bouillir, on me pend à la corde,

Mais ces cruautés ne me rebutent pas :

Ma beauté s’accroit qu’on me frappe ou me torde.

Me possède un gueux ; toi, cher lecteur, aussi

Quand la propreté, du moins est ton souci.

 

(Trad. Anne-Marie de Backer)

 

 

**Il s’agit d’une chemise de nuit.

 

 

 

GUSTAVE EHRENBERG

(1818-1895)

Fils naturel du tsar Alexandre Ier et d’une Polonaise mariée à un général russe, il se lie dès l’âge de 15 ans, aux conspirations patriotiques.

Condamné à mort par les Russes en 1836, il fut grâcié et sa peine changée en exil perpétuel en Sibérie. Il fut libéré en 1858. Le poème ci-dessous donna l’un des premiers chants révolutionnaires adopté en ses débuts par le parti socialiste polonais.

 

DE LA NOBLESSE EN 1831

Quand le Peuple est allé sur les champs de bataille,

Nos Seigneurs tenaient conférence ;

Quand le Peuple n’était que mort ou délivrance,

Nos Seigneurs discutaient la taille.

 

Quand le Peuple faisait de faucilles ses sabres -

Ses forts, des gîtes misérables –

Les Seigneurs échangeaient des propos admirables,

En d’interminables palabres.

 

Et pourtant, ce novembre, ô Nobles,ô Seigneurs,

Quand la libeté fit ses comptes,

Ce ne furent fils de magnats, ni fils de comtes

Qui de leur sang furent saigneurs ;

 

Qui jurèrent la cendre et les os de leurs frères,

D’arracher droits et libertés,

De rétablir – autour des hommes indomptés –

D’immémoriales frontières.

 

A Stoczek, les canons des Russes muselés,

Le furent par des mains terreuses –

Quand vos salons baignaient dans les vapeurs heureuses,

De blonds cigares constellés.

 

Gloire à vous donc, Seigneurs ! Gloire à vous Députés,

Qui nous forgiez, loin des tempêtes,

Des abdications pareilles à des fêtes,

Et des trèves et des traités !

 

Ils sont de votre sang, ô Noblesse asservie,

Ce traître, promu dictateur –

Ce général félon, pieux procrastinateur –

Ce gueux qui vendit Varsovie !

 

Les paysans ne savent rien des Comités,

De Vienne, où ils s’accordent !

Pour les Russes, du plomb; pour nos Magnats, des cordes :

Voilà le vœu des Révoltés !

 

Le Peuple s’est connu : de toute votre engeance,

Il n’attend plus que trahisons ;

Il ne veut plus de vos mépris, de vos prisons ;

Il vous réserve sa vengeance.

 

Pour ce bal, il saura vous faire place nette ;

L’orchestre sera sans faiblesse ;

Et l’on verra, ce jour de fête, la Noblesse

Valser à bout de baïonnette. (1834-1835)

 

(Trad. ANDRE PRUDHOMMEAUX)

 

 

 

NORBERT BREDKRAJCZ

(1819-1858)

Etait lié aux mouvements radicaux de son époque. En 1847, il part pour Paris

où il collabore, jusqu’à sa mort, avec la presse démocratique de l’émigration.

 

AU CHEF DE L’EGLISE ROMAINE*

 

Jusques à quand, toi qui gardes l’encens,

Les cloches, l’or, les psaumes, les brocarts,

Essaieras-tu d’exprimer notre sang

Pour le plaisir d’en abreuver les tsars ?

 

En compagnie de tes prêtres, tu bêles :

Jésus, mon bien, que ton royaume arrive !

Mais la curée, tu l’attends, tu t’y mêles,

Quand le vautour entame la chair vive…

 

Quand sous sa serre un peuple se débat,

Sur les meilleurs, tu jettes l’anathème ;

Tu fais obstacle aux plus justes combats

Avec les mots que l’évangile essaime.

 

Si c’est ta Foi, elle n’est qu’injustice –

Tes beaux conseils et tes prêches sont faux.

Pape, il est temps, prends garde au précipice ;

Partout le peuple apprête l’échafaud.

 

(Trad.Anne-Marie de Backer)

 

 

*Le pape avait approuvé l’écrasement, par les Russes, de l’insurrection polonaise de 1830.

 

 

 

 

M. RODOC

(1836-1901)

Auteur de chansons et de récits humoristiques et satiriques.La partie de la Pologne sous domination autrichienne où vivait Rodoc, jouissait de libertés bien plus grandes que la partie russe ou prussienne. Il s’y développait un conservatisme accommodant et hypocrite que le poète fustigeait. Une dépression nerveuse conduisit cet humoriste jusqu’au suicide.

 

C’EST UNE TOUT AUTRE HISTOIRE…

 

Ah ces paysans, quelle engeance !

Ils ne s’intéressent à rien

Et – embourbés dans leur crottin –

Tournent le dos à la science.

Ni propagande ni pamphlets

N’arrivent à les réveiller.

 

Hier, en visitant mes terres,

J’en vois un qui trime et s’affaire.

« Eh, bonjour mon brave - ai-je dit –

Alors ? Quoi de neuf aujourd’hui ? »

Et nous conversons un instant.

 

D’un livre je lui fis présent,

Me tuant à lui démontrer

Qu’il ferait bien d’en acheter –

C’est ainsi qu’on peut accéder

Au vrai sens de sa dignité –

Le seul moyen de s’élever.

J’insiste sur ce point notoire

Que ce n’est pas luxe coupable

Mais bien un plaisir profitable.

 

« Qu’en dis-tu, Jean ? » - fis-je à la fin –

Courbé en deux, il me répond :

« Votre Seigneurie a raison

Et, certes, nous devons la croire –

Mais avant tout, nous avons faim. »

 

Faim ? Dieu ! quel rustre indécrottable !

Mais c’est une tout autre histoire.

 

(Anne-Marie de Backer)

 

 

 

WLADYSLAW BRONIEWSKI

(1897-1962)

En 1916 s’est engagé dans les Légions de Pilsudski qui luttaient pour l’indépendance. Quelques années plus tard s’est rallié au parti communiste et dirigea même une revue(1927-1931) qui fut supprimée par les autorités polonaises . Broniewski fut arrêté et passa plusieurs mois en prison. En 1939, le syndicat des écrivains polonais lui décerna son prix littéraire. Arrêté en 1940 par les Soviétiques, il passa deux ans dans un camp. Libéré à la suite de l’accord Sikorski-Staline, il quitta l’URSS avec l’armée polonaise du général Anders. En 1963, après sa mort, la revue polonaise de Paris, KULTURA, publiait ses poèmes anti-staliniens, écrits pendant la guerre.

 

ARMEE ERRANTE (1943)

 

Là-bas à Oukhta, près l’Oural,

Pousse le sapin vertical ;

Ah quels beaux fûts pour la hâche et la scie !

C’est contre eux que nous nous battions,

Oh ! pas pour la Pologne, non !

Pour la Russie – rien que pour la Russie –

 

Même chose quand nous creusions

Vers le pôle, pour du charbon,

Ou flottions le bois sur des eaux glacées.

C’était cela notre destin :

Trimer, souffrir, errer sans fin

Dans l’eau, la steppe, la neige entassée.

 

Misère ! Misère qui dure !

Etre dur envers soi! et têtu ! Qu’on aillle

dans un camp ou une prison,

ou à l’attaque sur le front :

Va de l’avant, soldat ! vaille que vaille !

 

Aujourd’hui, dans un mess anglais,

Nous nous humectons le palais ;

Le vin est bon et la fille est jolie…

Mais nous nous rappelons comment

Typhus et malaria aidant

Nous mourions par milliers en Sibérie…(1943)

(Trad. Jean Rousselot)

 

 

 

MARIA PAWLIKOWSKA-JASNORZEWSKA

(1893-1945)

Fille du célèbre peintre Juliusz Kossak. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle fut reconnue

comme un des poètes les plus authentiques de l’entre-deux-guerres.

 

NOUS LES CHEVAUX

 

Nous, les chevaux, nous ne voulons pas mourir à la guerre !

Nous ne voulons pas que nos jarrets soient coupés

Dans vos émeutes…Hommes entre-tuez-vous,

Jonchez les rues de vos cadavres,

Que coule votre sang bouillonnant,

Nous ne voulons pas mourir ainsi.

 

Qu’il arrive le Cheval d’Or

Notre Sauveur

Le Vengeur des Chevaux

Crinière d’or – queue de comète

Il hennira et les hommes, prosternés

Le salueront.

 

Un furieux coup de sabot

Un regard hautain

Un adieu à l’avoine

Un adieu au Cheik d’Arabie

Et il nous transportera tous

Au Paradis de Mahomet

(Lise Deharme) . (1927)

 

 

LES DEUX NOYEES

 

A minuit sous un pont de la Seine

Flotte une chatte à fourrure ternie…

Subitement, vint lui tenir compagnie

Une fille aux grands yeux éblouis.

 

Le carmin des lanternes les avive,

Elles défilent par la lune admiréees –

Et s’en allant à la dérive

Elles causent sans plus respirer.

 

« Des gosses m’ont noyée tout à l’heure…

Et toi ? » « Moi, ma chère, de même…

Un enfant tout petit et que j’aime

Me poussa dans les flots endormeurs.

 

Maintenant, comme une barque en cadence

Je le porte embarqué dans mon sein.

Il ne grandira plus… » « Comme c’est bien ! »

« Il ne sera plus un homme. » « Quelle chance ! » (1929)

(Traduit par l’auteur)

 

 

 

ADAM WAZYK

(1905-1982)

Merveilleux traducteur, il introduisit Apollinaire en Pologne et publia une Anthologie de la Poésie française contemporaine. Fut un des écrivains les plus dévoués au parti communiste.

La publication en 1955, de son célèbre POEME POUR ADULTES marqua un tournant qui ne fut pas seulement personnel mais qu’on peut qualifier d’historique.

 

POEME POUR ADULTES (1955)

FRAGMENTS

VII

 

Je ne crois pas, mon ami, que le lion soit un agneau,

Je ne crois pas, mon ami, que l’agneau soit un lion.

J e ne crois pas, mon ami, au charme des sorciers.

Je ne crois pas aux esprits tenus sous verre,

Mais je crois qu’une table a seulement quatre pieds,

Je crois que chimère est un cinquième pied,

Et quand les chimères sur nous s’abattent, mon ami,

L’homme peu à peu d’arrêt du cœur se meurt.

 

IX

 

On a retiré de la Vistule un noyé ;

On a trouvé dans sa poche une feuille :

«  Ma manchette est réglementaire,

Mon bouton n’est pas règlementaire,

Mon col n’est pas réglementaire,

Mais mon épaulette est réglementaire. »

On l’a enterré sous un saule.

 

XI

 

Les spéculateurs l’ont entraînée dans un enfer silencieux

En un lieu retiré des faubourgs … Elle s’est sauvée ..

 

Elle s’est perdue, ivre, dans la nuit,

S’est allongée sur le béton jusqu’à l’aube.

 

On l’a chassée de l’École des Beaux-Arts

Pour « manque de moralité socialiste ».

 

Elle s’est empoisonnée une première fois … on l’a sauvée. ..

Elle s’est empoisonnée une seconde fois … on l’a enterrée …

 

Tout ici est vieux. Vieux sont les vauriens

De «la morale socialiste ».

 

XII

 

Le rêveur Fourier exquisément prédisait

Que dans la mer coulerait de la limonade.

Mais n’y coule-t-elle pas ?

 

Ils boivent l’eau de la mer

Et s’écrient :

- C’est de la limonade !

Ils rentrent chez eux en catimini

Pour vomir, vomir.

XII

 

Une femme pas vieille,

Mais vieille communiste,

Etendit les bras et cria :

  • Arrachez-moi du corps les haillons du dogme !

Revêtez-moi d’un simple manteau !

 

Elle s’est réveillée, couverte de plaies

Et comme stigmatisée :

Le sang que dans les geôles versent

Ceux qu’assassinent les messieurs des bureaux

Perlait sur ses tempes.

 

XV

 

Il y a les gens à bout de force

Il y a les gens de la ville de «  Nowa-Huta* »

Qui jamais ne sont allés au théâtre.

Il y a des pommes polonaises inabordables pour les enfants,

Il y a des enfants traités avec mépris par des médecins corrompus.

Il y a des garçons acculés au mensonge,

II y a des filles acculées au mensonge.

Il y a de vieilles épouses chassées du logis par leurs maris,

Il y a des hommes épuisés mourant d’infarctus du myocarde,

Il y a des calomniés, couverts de crachats,

Il y a des gens dévalisés dans la rue

Par de simples chenapans pour qui on cherche une définition légale,

Il y a des gens qui attendent un papier,

Il y a des gens qui attendent la justice.

Il y a des gens qui attendent longtemps.

 

Nous réclamons ici sur terre.

Pour l’humanité harassée,

Des clefs qui correspondent aux serrures,

Des logis avec des fenêtres,

Des murs sans moisissure.

Le droit de haïr la paperasse,

De vivre de tendres et heureux moments.

Le retour au logis sans risques

la séparation toute simple entre ce qui est dit et ce qui est fait.

 

Ici sur terre

Terre que nous n’avons pas jouée aux dés

Pour qui des millions dans des combats sont tombés,

Nous réclamons la pure et simple vérité,

le précieux blé de la liberté,

Que le bon sens soit flamboyant,

Que la raison soit flamboyante,

Nous le réclamons, chaque jour

Nous le réclamons au Parti. (Juin – juillet 1955)

(Trad.Armand Robin- H.Sobowiec)

 

*Il s’agit d’une ville nouvelle construite près de Cracovie

 

 

 

 

 

ADAM WAZYK

(1905- 1982)

Merveilleux traducteur, il introduisit Apollinaire en Pologne et publia une Anthologie de la Poésie française contemporaine. Fut un des écrivains les plus dévoués au parti communiste.

La publication en 1955, de son célèbre POEME POUR ADULTES marqua un tournant qui ne fut pas seulement personnel mais qu’on peut qualifier d’historique.

 

RENCONTRE (1960)

 

Peu après la guerre de trente ans

A Paris tu errais dans un passage désert

Quand une jeune femme surgit devant toi

Comme égarée entre les murs aux enseignes criardes

Elle était plutôt petite dans un tailleur foncé

Et ses yeux luisaient sous une voilette noire

C’était le jour de ton départ Une heure plus tard

Tu la revis sur le quai Sous la voilette

Son regard étonné te disait Adieu

Le Signe de toi à elle et d’elle à toi

Tu le détruisis comme on déchire un poème

Les sombres années effacent les belles rencontres

Hier tu revins ici

Tu pensais à elle

Boulevard Sébastopol la tête te tournait

Le vent balayait les papiers Sur le trottoir les auvents

Battaient et il y avait dans l’air une odeur d’essence (1960)

 

(Trad. Marcel Béalu)

 

 

 

 

 

ZBIGNIEW HERBERT

(1924-1998)

Le poète de la méditation morale et philosophique.

Le gouvernement polonais a déclaré 2008, « année Zbigniew Herbert »

en commémoration du dixième anniversaire de sa mort.

 

Deux gouttes

 

Les forêts flambaient

mais eux

se nouaient les bras autour du cou

comme bouquets de roses

 

les gens couraient aux abris -

il disait que dans les cheveux de sa femme

On pouvait se cacher

 

blottis sous une couverture

ils murmuraient des mots impudiques

litanie des amoureux

 

Quand cela tourna très mal

ils se jetèrent dans les yeux de l’autre

et les fermèrent fort

 

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu

qui gagnait les cils

 

hardis jusqu’à la fin

fidèles jusqu’à la fin

comme deux gouttes

arrêtées au bord du visage (Corde de lumière - 1956)

(Trad. Brigitte Gautier)

 

 

 

 

 

 

 

ZBIGNIEW HERBERT

(1924-1998)

Le poète de la méditation morale et philosophique.

Le gouvernement polonais a déclaré 2008, « année Zbigniew Herbert »

en commémoration du dixième anniversaire de sa mort.

 

CONTE RUSSE

 

Il a vieilli, petit père le tsar, il a vieilli. Même le pigeonneau, de ses propres mains, il ne peut plus l’étrangler. Sur le trône le voilà, doré, froid. Seule la barbe lui pousse, jusqu’au plancher et au-dessous.

Quelqu’un d’autre gouvernait alors ; qui, on ne sait pas. Le peuple curieux jetait des coups d’œil à l’intérieur du palais par la fenêtre, mais Krivonosov a fait masquer les fenêtres par des gibets. Seuls les pendus pouvaient apercevoir quelque chose.

Finalement petit père le tsar mourut pour de bon. Les cloches sonnaient, mais le corps demeurait. Le tsar s’est enraciné au trône.

Les pieds du trône emmêlés aux pieds du tsar. Les bras du tsar soudés aux bras du trône. On ne pouvait le détacher. Et enterrer le tsar avec Le trône en or –

quel dommage ! (1957)

(Constantin Jelenski)

 

L’EMPEREUR

Une fois, il était un empereur. Il avait les yeux jaunes et la mâchoire d’une bête. Et il vivait dans son palais, palais bondé de marbres et de policiers. Seul. Et empereur. Or la nuit, il se réveillait et criait férocement. Personne ne l’aimait. Quant à lui, ce qu’il aimait c’était chasser par les pays et inspirer la crainte. Et même se faire photographier avec des enfants qui riaient parmi les fleurs. Quand il mourut, nul n’osa des murs décrocher ses portraits.

Vous, oui, vous ! Regardez dans votre maison : peut-être, peut-être, quelque part chez vous, il y a encore sa figure. (1957)

 

(Léna Leclercq)

 

 

 

 

 

WIKTOR WOROSZYLSKI

(1927-1996)

 

Activiste du parti dès son adolescence. Sa révolte contre le conformisme date de 1955, date à partir de laquelle il s’efforça d’exprimer un nouvel humanisme socialiste. Son recueil de prose poétique, L’Astre cruel, dont nous tirons ce récit, date de cette époque.

 

LE SIXIEME JOUR (1956)

 

S’il avait pu mourir le cinquième jour, au moment où, croyant la mort imminente, il l’aurait accueillie avec soulagement et reconnaissance, on aurait baptisé de son nom glorieux des rues et des brigades de choc; les jeunes gens promèneraient son portrait dans les cortèges, et des journalistes étrangers, qui nous connaissent mal mais aiment souligner notre inconstance et notre médiocrité, évoqueraient en contraste sa vie pleine de sacrifices et l’héroïsme de sa fin exemplaire.

 

Mais il en a été autrement. Cet homme vit, humilié, privé non seulement de sa gloire mais des moindres témoignages de bienveillance, rejeté hors de cette communauté qu’il avait défendu pendant cinq jours avec son corps périssable et torturé.

 

La première journée lui parut supportable. Comme on n’a plus rien à apprendre maintenant sur les chambres de torture hitlériennes, il est inutile d’expliquer que s’il pensait alors ainsi, ce n’était point qu’on l’eût ménagé.

Il souffrait, mais en sentant qu’il pouvait supporter cette souffrance. Pour la première fois de sa vie, il se voyait souffrir et tenir bon : ce qui pouvait venir ensuite ne l’inquiétait pas, car il avait trop peu d’imagination pour pressentir que la douleur peut devenir différente par sa seule durée.

 

Le deuxième jour, il sombra dans un état d’hébétude. Il s’était habitué déjà à cette douleur incessante dans tout son corps : c’était comme un voile que ne pouvaient même pas traverser les questions opiniâtres qu’on lui posait. Ce jour-là, il fut silencieux sans effort : le jeu entre lui et eux n’était pas vraiment engagé.

 

Le troisième jour, le voile se déchira. Il se débattait en hurlant, il entendait leurs ricanements, il ressentait distinctement chaque nouvelle douleur qui s’ajoutait aux anciennes. Les questions lui paraissaient maintenant claires et nettes, avec la conscience qu’il lui suffirait de parler pour…Il serrait ses machoires édentées en se répétant : « Jamais. »

 

Le quatrième jour, il craignit de ne pouvoir tenir, et il souhaita la mort qui mettrait un terme à cette épreuve.

 

Le cinquième jour, il sentit que seul un souffle, un battement de cœur le séparait de la mort, et tout en la saluant, il pensa : «J’ai quand même été plus fort qu’eux. Ils n’ont rien tiré de moi. » Eurent-ils aussi cette pensée, puisqu’ils le laissèrent en paix ce jour-là ?

 

S’il avait pu mourir…Mais le sixième jour, il constata avec étonnement qu’il vivait encore. Ils le ramenèrent là-bas, et au moment où tout allait recommencer il sut que cette fois il ne supporterait pas la douleur. (1956)

(Trad. Georges Sidre)

 

 

 

 

 

TADEUSZ ROZEWICZ

(1921-2014)

Ancien maquisard, il oscilla longtemps entre l’obsession de l’apocalypse et la nostalgie de l’enfance. En 1946, il fut le seul à proposer une écriture entièrement nouvelle, en simplifiant le discours lyrique. Son langage sévère fait constamment appel à l’allusion et tend vers le silence. Il exerça une très grande influence. Aussi bien dans sa poésie et dans ses récits que dans son théâtre il sut exprimer le désespoir d’une génération qui, toujours tournée vers son terrible passé, ne put retrouver confiance ni en la littérature ni en l’histoire. Il a reçu en 2007 à Strasbourg le Prix européen de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

 

MA MERE S’EN VA (Extraits)

(1999)

Maintenant que j'écris ces mots, les yeux de ma Mère se posent sur moi. Son tendre regard plein d'affection me demande en silence: « Qu'est-ce qui te préoccupe, mon fils ?...»

Je réponds avec un sourire:'' Rien...tout va bien... c'est vrai, Maman...tout va bien.''

-''Mais dis-le, qu'est-ce qui te tracasse?'' insiste ma Mère''.

Je détourne la tête et regarde par la fenêtre.

Les yeux maternels qui voient tout, assistent à notre naissance, contemplent toute notre vie et après leur mort, les mères nous observent depuis ''l'autre monde''.

Même si leur enfant s'est transformé en machine à tuer ou en animal meurtrier, les yeux de la mère continuent à le regarder avec amour...

Si la mère délaisse son enfant, l'enfant se met à errer puis se perd dans un monde dénué d'amour et d'affection.

Demain, c'est la Fête des Mères. Je ne me souviens pas si dans mon enfance il y avait un tel jour officiel, imposé... Dans mon enfance chaque jour de l'année c'était la fête des Mères. Chaque matin était une fête des mères. Chaque après-midi, chaque soir, chaque nuit.

Tu sais, Maman, je ne peux le dire qu'à toi, maintenant que je suis vieux. Je peux le dire car je suis déjà plus âgé que toi. Durant ta vie, je n'ai pas osé te l'avouer... je suis un poète. J'avais peur de ce mot, jamais je ne l'ai dit à papa... je ne savais pas si çà se faisait de dire une chose pareille.

J'entrais dans le monde de la poésie comme dans la lumière et maintenant je prépare ma sortie dans les ténèbres... j'ai traversé à pied le royaume de la poésie, je l'ai vu avec l'oeil d'un poisson, d'une taupe, d'un oiseau, d'un enfant, d'un homme, d'un vieillard; pourquoi est-il si difficile de prononcer ces mots: '' je suis un poète'', on cherche des termes de substitution pour communiquer ce ''fait '' au monde, à sa Mère.

Evidemment ma Mère est au courant. Mais jamais je n'ai pensé dire une telle chose à mon père. Jamais je n'ai dit à mon Père:'' Papa... Père... je suis un poète.''

Je ne sais pas si mon père aurait relevé . Il aurait été si lointain qu'il m'aurait rétorqué( tout en lisant le journal, en mangeant, en s'habillant, en se cirant les chaussures...) :

'' Qu'est-ce que tu dis là Tadek?''... C'était en fait, une ''bêtise'' ''quoi encore?''... je ne pouvais répéter une fois de plus:''Papa...père... je suis un poète''... mon père aurait peut- être levé les yeux de son assiette, de son journal... aurait regardé étonné ou n'aurait peut-être pas regardé mais aurait simplement hoché la tête et murmuré:

''C'est bien...c'est bien...'' ou n'aurait-il rien dit.

 

En 1954, j'ai écrit un poème intitulé ''Mon Père''

''Il me perce le coeur

mon vieux père...'' .

Je n'ai pas su s'il l'avait lu, il ne m'en a jamais dit un mot... d'ailleurs je ne le lui ai pas récité non plus....

... Nous sommes en 1999...et je parle si bas que mes parents ne peuvent pas m'entendre: ''Maman, Papa, je suis un poète''...

-.''Je le sais, mon Fils, je l'ai toujours su''

-''parle plus distinctement, je n'entends rien'' - me répond mon Père...

 

PROMESSES DE POETE

 

Pendant de nombreuses années j'ai promis trois choses à ma Mère:

que je l'inviterai à Cracovie, que je lui montrerai Zakopane et les montagnes et que je partirai avec elle au bord de la mer. Maman, jamais de sa vie n'a vu Cracovie. Elle n'a vu ni Cracovie, ni les montagnes, ni la mer. Je n'ai pas tenu mes promesses...

...Presque un demi siècle s'est écoulé depuis la mort de Maman. Pourquoi ne l'ai-je pas amené à Cracovie et ne lui ai-je pas montré la Halle aux toiles, la cathédrale, le château royal du Wawel...la Vistule.

 

Mais oui son fils habitait Cracovie... c'était un jeune poète ''prometteur''... et ce poète qui a écrit tant de poèmes pour sa mère et tant de vers pour toutes les mères...n'a pas amené sa maman à Cracovie ni en 1947 ni en 1949...Jamais elle ne me le rappelait, elle ne me faisait aucun reproche.

 

Maman n'a pas visité Varsovie. Maman n'a jamais pris l'avion, n'a pas fait de croisière. Jamais je ne suis allé avec ma mère dans une confiserie, dans un restaurant, une brasserie, au théâtre, à l'opéra...ni même au concert...j'étais un poète...J'ai écrit un poème intitulé ''A propos des vieilles femmes'', j'ai écrit ''Une vieille paysanne marche au bord de la mer''...Et pourtant je n'ai pas conduit maman à la mer, je ne me suis pas assis avec elle sur une plage, je ne lui ai pas apporté de coquillages ou de pierres d'ambre. Rien...et elle ne verra jamais la mer. Jamais je ne verrai son visage, ses yeux, son sourire observant un... ...poète regardant la mer.

 

Et je n'ai même pas la consolation que dans ''l'autre monde'' ma Mère puisse aller visiter le château du Wawel après avoir traversé Cracovie par le parc de Planty...

 

...Est-ce qu'au ''ciel'' il existe une mer au bord de laquelle nos mamans sont installées, habillées en pèlerine, en manteau, chapeautées et chaussées de vieux escarpins?...

 

AU CENTRE DE LA VIE

Soixante ans sont passés depuis le déclenchement de la II guerre mondiale.

J'ai 77, 78 ans. Je suis un poète. Au début, je ne croyais pas en ce miracle...qu'un jour je deviendrai poète. .. que j'entrerai dans le monde de la poésie, de la musique, du Silence.

 

Maintenat que j'écris ces mots, le regard paisible et attentif de ma mère se pose sur moi. Elle me regarde de ''l'au-delà'', depuis l'autre côté auquel je ne crois pas. Dans le monde c'est de nouveau la guerre. L'une des dizaines qui se déroulent sans discontinuer depuis la fin de la II guerre mondiale.

 

Le monde que j'ai tenté de construire pendant un demi siècle s'effondre sous les gravats des maisons, des hôpitaux et des temples. Disparaît l'homme et dieu, disparaît l'homme et l'espérance, l'homme et l'amour.

 

Autrefois, il y a longtemps, en 1955, j'ai écrit Au centre de la vie...

 

Après la fin du monde

après la mort

je me suis retrouvé au centre de la vie

je me suis créé

j'ai construit la vie

les gens les animaux les paysages

ceci est une table disais-je

ceci est une table

sur la table il y a du pain un couteau

le couteau sert à couper le pain

les gens se nourrissent de pain

il faut aimer l'homme

j'ai appris la nuit le jour

ce qu'il fallait aimer

je répétais l'homme

Trad.Czesław Miłosz(Prix Nobel)

 

Le poète! Il a vieilli, il est au ''seuil de la mort'' et il n'a encore pas compris que le couteau sert à trancher les têtes, à couper les nez et les oreilles. A quoi sert le couteau? À couper les têtes...quelque part là-bas, au loin? A proximité? Et à quoi sert le couteau? À couper les langues qui parlent un langage étranger, à éventrer les femmes enceintes, à couper les seins de celles qui allaitent, à trancher les organes génitaux, à énucléer les yeux...

et que peut-on encore voir à la télévision? Que peut-on lire dans les journaux? Entendre à la radio?

 

A quoi sert un couteau

il sert à couper la tête des ennemis

il sert à trancher la tête

''des femmes des enfants des vieillards''

 

(Voilà ce que l'on écrit dans les journaux depuis cent ans...)

 

 

Alors que j'écris ces mots, le regard paisible de ma mère s'est posé sur moi, sur ma main, sur ces mots mutilés, obscurs.

Les yeux de nos mères percent nos coeurs et nos pensées. Ils sont notre conscience, ils nous jugent et nous aiment

pleins d'amour et de peur

les yeux maternels.

La mère regarde son fils faire ses premiers pas, puis quand il cherche sa route au moment de partir. Son regard embrasse la vie entière et la mort de son fils.

 

Mes paroles parviendront peut-être jusqu'aux mères qui ont abandonné leur enfant dans un dépôt d'ordures ou jusqu'aux enfants qui ont oublié leurs parents dans un hôpital ou un hospice.

 

Je me souviens que ma mère nous a dit, peut-être une fois seulement...j'avais cinq ans... une fois seulement dans notre vie elle nous a dit ''Je vais vous abandonner...vous n'êtes pas sages...... je partirai et jamais je ne reviendrai''... les trois petits garçons n'étaient pas sages...

...Je me suis souvenu toute la vie de la peur et du terrible désespoir où nous sommes tombés tous les trois... Je me souviens comme mon coeur s'est serré (oui c'est exactement çà, mon coeur s'est serré).

 

Je me suis retrouvé dans un désert noir...maman ne l'a dit qu'une fois et aujourd'hui je me souviens encore de mon désespoir et de mes pleurs...

Mais maman n'est pas partie, elle est restée définitivement avec nous.

Maintenant que j'écris ces mots, .. les yeux pénétrants de ma mère me regardent.

 

Je lève la tête, j'ouvre les yeux... je ne parviens pas à trouver mon chemin, je tombe, je me relève, des paroles venimeuse, pleines de haîne, éclatent et brisent l'amour, les croyances et l'espoir...

J'ouvre la bouche pour dire quelque chose:''il faut aimer l'homme'', pas les Polonais, les Allemands, les Serbes, les Albanais, les Italiens, les Juifs, les Grecs...

il faut aimer l'homme...blanc, noir, rouge, jaune.

 

Je sais que mes misérables poèmes sont dénués de ''bon goût...''

Et je sais que des choses de ce monde, il ne restera...Que restera-t-il?

 

 

Le grand, le génial, l'amusant Norwid a dit:

 

Des choses de ce monde il n'en restera que deux,

Deux seulement: la poésie et la bonté... et rien d'autre...

 

 

Grand Don Quichotte! Il ne nous reste Rien. Et si nous, les hommes, nous ne retrouvons pas un peu de raison et si nous n'aménageons pas ce Rien qui ne cesse de croître eh bien... Eh bien quoi?! Dis le, n'aie pas peur! Que se passera-t-il?...

 

Nous hériterons sur la terre d'un tel enfer que nous prendrons Lucifer pour un ange, un ange déchu, en vérité, mais non dépourvu d'âme, capable d'orgueil, plein de nostalgie pour le paradis perdu, rempli de mélancolie et de tristesse...

 

La politique deviendra kitsch, l'amour, de la pornographie, la musique, du bruit, le sport, de la prostitution, la religion, de la science, la science, de la croyance.

 

 

(Trad. Henri Sobowiec)

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